Laquelle ? mar15

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Laquelle ?

Quelle note écrire, quelle note enlever ?

Voilà, ma vie de compositeur se résume à cette question. Car à la fin de la journée c’est la seule qui compte : qu’est-ce que je mets, qu’est-ce que je ne mets pas.

Quand on a défini ce qu’on veut créer, le travail du choix des notes commence et c’est une longue, très longue torture. C’est sur ce travail que vous serez jugés, car on se souvient certes du voyage, de l’atmosphère, mais pour ne pas vous oublier vous ou votre travail, il faut aussi se souvenir des notes.

Quelles notes, pourquoi celle-la, pourquoi pas telle autre, et un silence n’aurait-il pas été plus pertinent ?

Chaque note a une raison d’être. Et de par sa présence, elle influe sur le sens de toutes les notes qui la précèdent, et sur le sens de toutes celles qui vont suivre.

C’est comme un bâtiment, une église par exemple : si vous mettez une pierre qui n’est pas taillée pour épouser la forme des autres, si vous ne la placez pas en cohérence et harmonie avec ses copines, tout s’effondre. Prenez un pont, il doit résister à toute une mécanique des fluides, à des distorsions permanentes dues aux masses, aux tensions et au vent qui l’agressent en permanence.

Votre musique doit faire pareil : être constituée de moellons qui se tiennent entre eux et qui résistent aux tensions, aux pressions, aux mauvaises interprétations.

Et pour ça, on doit se poser la question de chaque note. Quel sens a-t-elle ?

Dans une descente classique comme un sextolet arpégé à la Chopin, le sens est simple : la note est là pour accomplir sa vocation de prise d’espace dans le cadre d’une définition d’accord. Un sextolet c’est six notes pour un temps, on doit bien avoir la possibilité de claquer au moins la tonique, la tierce et une altération ou deux pour définir l’arpège.

Mais dans des cas différents, où surtout la musique est plus épurée, toute note a une importance fondamentale.

Dans Debussy, il n’y a aucune note à retirer.

Voilà, c’est ça qu’il faut obtenir quand on a fini une compo : la certitude qu’aucune note n’est à retirer.

Je bosse toujours sur mon Impromptu, qui n’en a plus que le nom au bout de 10 mois de développement… la deuxième partie connait un grand nombre de modifications et aboutit à une main gauche qui arpège plus ou moins en doubles croches et une main droite qui chante un lead très fin. La grille harmonique est chiadée. Plutôt que de faire de la montée-descente en arpège main gauche (déjà faite un nombre incalculable de fois par tout le monde, moi y compris), je me suis demandé s’il ne serait pas plus judicieux de de jouer ces doubles sur une structure complètement différente, sans symétrie, simplement pour servir le thème qui apparait à la main droite.

L’immense difficulté qui apparait alors est que l’apprentissage devra se faire au par coeur : impossible de mémoriser une structure harmonique ou modale, puisqu’aucune mesure ne suivra l’autre. Ensuite, la question du sens de chaque note se pose encore plus fort, car la moindre note « creuse » ou inutile viendra plomber l’effet désiré.

Un exemple de structure main gauche où les notes s’agencent pour suivre la musique et non lui servir de base : le 2ème concerto de Rachmaninov, au tout début du premier mouvement : des paquets de 9 notes, ou de 8, ça a l’air aléatoire au premier abord.

Oui, j’aime beaucoup Rachmaninov.

Ah et pour la photo du chat, c’est le jeu de mot anglais qui me faisait marrer : « Pouring cat ».

(chat qui ronronne, et chat qui sert le thé)